Cette année-là (1998), l’hiver avait commencé très tôt. A peine les vaches
avaient quitté l’alpage que la neige se mit à recouvrir les montagnes. Et ce
n’était pas seulement une fine couche pour marquer la fin des beaux jours, la
neige était tombée en grande quantité. Nombre de moutons qu’on avait laissé
paître dans la région du plan des lettres restèrent coincés et périrent
d’épuisement. Les chamois aussi souffrirent beaucoup, n’ayant pas eu
suffisamment un bel été pour constituer des réserves de graisse.
L’ambiance n’était pas à la fête. On préférait rester chez soi, caché dans les
pièces les plus sûres pour se laisser un peu plus de chance au cas où une
avalanche se mettrait à dévaler nos montagnes depuis les arrêtes de Nava,
Sorebois ou Orzival. Les gens reparlaient de l’avalanche du siècle précédent qui
avait rasé une bonne partie du village de Mayoux. Bref, tous les vieux démons de
la montagne semblaient ressurgir et la crainte pouvait se lire sur tous les
visages.
On s’attendait alors à toutes sortes de catastrophes et de dégâts dus aux
conditions climatiques extrêmes mais pas du tout à la naissance d’une musique
nouvelle. D’abord sourds et éloignés, des sons étranges se firent entendre de
partout. Les Anniviards crurent dans un premier temps que c’était leur cœur
terrifié qui résonnait plus fort que d’ordinaire. Mais ils se rendirent à
l’évidence, un groupe d’artistes se donnait en spectacle.
Des sons puissants de trombones et trompettes marqués par des percussions en
nombre venaient d’envahir l’atmosphère tendue du Val d’Anniviers. Blottis dans
leur maison, beaucoup ne mettaient plus le nez dehors comme pour oublier que la
neige accumulée sur les montagnes représentait une menace permanente. Ceux-là
même pourtant, intrigués par ces airs entraînants sont sortis de leur abri pour
observer de plus près ces artistes d’un genre nouveau.
Rien de ce qu’ils avaient pu voir ou entendre ne ressemblait au spectacle qui
s’offrait à eux. Il y en avait pour le visuel comme pour l’auditif. Des airs
nouveaux et également des chorégraphies originales ainsi que des costumes
étincelants venaient rompre la morosité quotidienne et leur redonner un peu de
bonheur.
A l'étonnement général succéda une irrésistible envie de se trémousser. On
commença par tapoter du pied, puis on frappa des mains, enfin c'est de tout leur
corps que les Anniviards se mirent à danser sur ses rythmes endiablés.
Voilà maintenant 5 ans que ce groupe surgissant de nulle part fit son apparition
dans notre vallée. Après la télévision et la machine à laver le linge, il
s’agissait là d’une révolution comme il y en a peu au cours d’un siècle.
Vive la Guggenmusik d’Anniviers ! Vive le GuggAnniv’Band et ses musiciens.
Que rien ne change, que tout continue !
